Jamal Segati n'avait pas besoin de dire grand-chose après avoir remporté, dimanche soir, la médaille d'or du 800 mètres aux Championnats du monde d'athlétisme à Budapest, la capitale hongroise. Après avoir franchi la ligne d’arrivée en tête, le coureur algérien a choisi de célébrer sa victoire en plaçant son index sur sa bouche, un geste généralement interprété comme un message signifiant « taisez-vous ». Ce geste a rapidement attiré l'attention, car ce qu'a fait Sajati remet au premier plan un phénomène ancien qui se renouvelle chaque jour dans le monde du sport : la célébration qui se transforme en message codé. En effet, un joueur ou un sportif ne célèbre pas toujours sa victoire simplement pour exprimer sa joie, mais il peut profiter des secondes qui suivent son exploit pour adresser un message à ses détracteurs, dédier son succès à ses fans, exprimer ses convictions, rendre hommage à un être cher disparu, ou transmettre toute autre signification voulue par l’auteur de ce geste.
Dans le football en particulier, les célébrations de buts font désormais partie intégrante de la culture du jeu, à tel point que certains gestes sont désormais davantage associés aux noms de leurs auteurs qu’au but lui-même. L’un des gestes les plus célèbres est celui consistant à poser l’index sur la bouche, un geste qui a acquis une renommée mondiale et qui, dans de nombreux cas, signifie « silence » ou « laissez les actes parler ». De grandes stars y ont eu recours à différentes occasions, notamment Cristiano Ronaldo, Mario Balotelli, Kylian Mbappé et d’autres, en particulier lorsque le joueur est entré en jeu sous pression ou qu’il a fait l’objet de critiques préalables. Dans de tels cas, le but fait office de première réponse, tandis que le geste vient renforcer le message. L’attrait de ce geste réside sans doute dans sa simplicité : le joueur n’a pas besoin de dire « Vous vous êtes trompés à mon sujet » ou « Vous avez mis en doute mes capacités » ; il lui suffit de poser son doigt sur sa bouche, comme pour dire à tous : « Vous avez beaucoup parlé, maintenant laissez le résultat parler de lui-même ».
Cependant, le langage des célébrations ne se limite pas à répondre aux détracteurs ; de nombreux joueurs transforment le moment où ils marquent un but en un message d’amour ou de fidélité. Le fait de lever le doigt vers le ciel, par exemple, est l’un des gestes les plus courants sur les terrains ; de nombreuses stars l’ont utilisé pour remercier Dieu, dédier un but à un être cher ou, dans certains cas, honorer la mémoire d’une personne disparue. Il est donc impossible d'attribuer à ce geste une seule et même signification, car sa véritable signification est liée à l'histoire personnelle du joueur. Quant au cœur formé avec les mains, il est devenu l’une des célébrations les plus évidentes et les plus répandues ; il exprime souvent l’amour pour la famille, le conjoint ou les enfants, et parfois pour les supporters. À une époque où chaque instant d’un match est diffusé à des millions de personnes via les réseaux sociaux, ce simple geste s’est transformé en un message personnel capable d’atteindre son destinataire où qu’il se trouve. Il existe d’autres célébrations au caractère familial encore plus évident, comme le fait de sucer son pouce, un geste que certains joueurs associent au fait de dédier leur but à un enfant ou à un nouveau-né. Dans ce cas, le but passe d’un exploit sportif à une petite célébration familiale qui se déroule devant des dizaines de milliers de spectateurs dans les tribunes et des millions de téléspectateurs devant leurs écrans.
Parmi les gestes qui attisent le plus la curiosité du public, on trouve ceux où le joueur utilise ses doigts pour former une lettre ou un symbole. C’est là que commencent les conjectures sur la signification de ces lettres : s’agit-il de l’initiale du prénom de sa femme ? Du prénom de son enfant ? Ou d’un message destiné à une personne en particulier ? Dans de nombreux cas, il s’agit effectivement d’un symbole personnel lié à un proche du joueur. Mais il n’existe pas de règle générale applicable à tous les joueurs : un même geste peut revêtir une signification totalement différente d’un joueur à l’autre, et il s’agit parfois d’un code que seuls son auteur et son destinataire connaissent. Même le geste des yeux, que certains joueurs font après avoir marqué, peut avoir plusieurs significations : il peut signifier « je vois », « regardez-moi » ou « je savais que j’y arriverais ». Comme pour la plupart des célébrations, c’est le contexte qui donne à ce geste son véritable sens.
Quant au fait d’embrasser l’écusson du club ou le maillot de l’équipe nationale, c’est l’une des formes d’expression de l’appartenance les plus courantes dans le football, à laquelle beaucoup se sont identifiés au sein de leurs clubs et de leurs équipes nationales. On retrouve également ces gestes dans divers sports ; dans leur forme la plus simple, ils constituent une célébration ou une expression d’amour et de fidélité envers le maillot, mais cela peut, dans certaines circonstances, se transformer en un message politique ou émotionnel au sein du club, surtout lorsque ce geste intervient après une période de rumeurs ou de critiques concernant l’avenir du joueur. Il y a aussi le salut militaire, utilisé par un certain nombre de joueurs à différentes occasions. Il peut s’agir d’un hommage à un membre de la famille, d’un clin d’œil à une personne servant dans l’armée ou d’un hommage à la mémoire d’un être cher. Il en va de même pour la prosternation après avoir marqué un but, un geste devenu courant sur les terrains du monde entier, notamment chez les joueurs musulmans ; la prosternation exprime souvent la gratitude envers Dieu après cet exploit. Tous ces gestes révèlent une facette différente de la personnalité du sportif, car derrière le maillot, le numéro et le but se cache une vie à part entière : une famille, des amis, des croyances, des souvenirs, des pressions, des critiques et, parfois, des rivalités sportives et médiatiques. C’est pourquoi la célébration d’un but n’est plus un simple moment éphémère, mais fait désormais partie intégrante du spectacle lui-même, et parfois même de l’histoire du match ; le public peut s’en souvenir des années plus tard, tout comme il se souvient du but qui l’a précédée.
Dans le cas de Jamal Sajati, le fait de poser l’index sur la bouche a suffi à déclencher un débat sur le message qu’il souhaitait faire passer, dont la véritable signification n’est peut-être connue que de lui seul. Mais ce qui est certain, c’est que la meilleure réponse aux critiques dans le sport reste la performance elle-même. Le coureur algérien s’est élancé dans la course et en est ressorti vainqueur ; entre la ligne de départ et la ligne d’arrivée, il n’y a ni journaux, ni commentaires, ni polémiques, mais seulement un chronomètre, des adversaires et un résultat qui se passe de longues explications. Car dans le sport, la phrase la plus forte est peut-être celle qui n’est pas prononcée, mais qui est perçue comme un signe aux mille significations.


